Opération sac à dos

À l’école où enseigne le Viking, un jeune d’une quinzaine d’années vient d’arriver.
Il n’a passé que quelques jours dans sa classe. Il n’a pas le niveau en maths, il n’en est pas même proche. Comment se concentrer sur les fractions quand on ne sait pas où on va dormir? Il fait moins 20°C, il est sans domicile fixe depuis plusieurs années.
Il devrait bientôt emménager avec sa grand-mère. Peut-être sa tante. Est-ce qu’il y aura suffisamment à manger sur la table ce soir? Il est enfin re-scolarisé de façon permanente. Mais l’incertitude qui règne dans sa vie a bien entâché ses capacités académiques. Il a le niveau d’un élève de CM2. On ne se relève pas facilement d’un tel retard. Coincé dans les classes de bas niveau, là où l’on sait que l’indiscipline n’est que le reflet de l’absence d’estime de soi qui gangrène les élèves, finira-t-il le lycée? Il n’ira pas à la fac, il n’aura peut-être pas même l’occasion de sortir de là avec une formation qualifiante. Et le cercle vicieux de la pauvreté continue.

Les jeunes américains ne mangent pas tous à leur faim à la maison. La secrétaire, les conseillers d’éducation ont souvent des barres de céréales dans les tiroirs, une boite de donuts pré-emballés pour ceux qui n’ont pas accès à un petit-déjeuner. Achetés à leurs frais. Si le Vermont finance le déjeuner de ces jeunes à l’école, les vacances approchent et 15% des élèves de l’école du Viking angoissent de ne pas avoir accès à de la nourriture.  L’esprit communautaire est fort ici, parce qu’il faut contrecarrer les effets d’un état d’esprit qui est celui d’un Etat sans Esprit. C’est comme ça qu’est née l’opération sac à dos.

Je suis habitée d’une telle rage. Ce pays sur-développé a si peu honte de l’absence de soin et dignité offerts à ses citoyens qu’il est incapable de faire en sorte que cela change. Une telle colère de savoir qu’en tête de cette nation, il y a des personnes qui ont perdu leur humanité au profit de l’engraissement de leur compte bancaire. Et je comprends, oh comme je comprends les défavorisés qui descendent dans les rues et saccagent tout. Qui font régner la terreur et l’enfer sur les quartiers les plus pauvres. Moi aussi, j’ai envie de casser, de hurler, de cracher au visage des dirigeants qui promettent chimères tout en s’emplissant les poches. L’ascenseur social ne fait que descendre. Vous referez bien une petite partie de golf pendant que des enfants crèvent de faim?

Le personnel enseignant et administratif a pris l’initiative de faire un peu de shopping en rab en cette fin d’année. L’école regardera partir en vacances les élèves en situation précaire avec autant de repas sûrs que possible. Des pâtes, de la sauce, des boîtes de thon et de haricots verts, bien empilés dans un sac à dos pour chacun. Parce que nous, nous n’aurons pas à nous inquiéter de savoir s’il faut choisir entre le saumon fumé ou les huitres, parce qu’il y aura des cadeaux sous le sapin et de la légèreté dans nos regards. Parce que c’est sans boule dans la gorge que nous ouvrirons placards et réfrigérateurs en cette période de fêtes. Parce qu’aucun enfant ne devrait avoir envie d’aller à l’école afin de manger.

Il est une forme de violence dans les pays sur-développés qui me dégoute.

 

Vous en rêviez, je l’ai fait: j’ai testé pour vous…

I. L’explosion d’oeufs

Ingrédients de la recette:
– un cerveau de femme enceinte
– un mari avec le nez bouché
– quatre oeufs
– une petite casserole
– un peu d’eau

Vous mettez les oeufs dans la casserole, avec de l’eau. Vous allumez le feu à fond, et surtout vous ne mettez pas de minuteur, parce que « je fais des oeufs durs, ça sert à rien, ils peuvent cuire longtemps ». Puis vous suivez votre Viking à l’étage, en lui racontant vos dernières angoisses de mourir sur la table d’opération lors de votre césarienne à venir, le tout pendant qu’il prend une douche, et vous lui faites promettre de dire oui au chirurgien pour l’hystérectomie si jamais vous faites une hémorragie massive, que vous êtes inconsciente, et qu’il n’y a que ça pour vous sauver la vie (je suis vachement zen, ça se voit, non?).

Vous enchainez sur votre périnée, dont les fonctions principales ont l’air d’avoir totalement disparu (amis de la poésie, bonsoir … si vous n’avez pas compris, sachez qu’à chaque toux ou éternuement, je fais pipi dans mon slip, voilà, la grossesse c’est hyper glamour, et comme je sors d’un rhume et que je me traine une toux de la mort qui arracherait sa gorge à un cracheur de feu, je ne vous fais pas de dessin, mais le spectacle est peu beau!). Encore 6 semaines, on se motive, on se motive.

Soudain le chat entre en trombe, ouvrant la porte de la salle de bain à la volée avec sa tête, et vous entendez un petit « boum ». Là, vous vous dites « mais qu’est-ce que ça peut bien être, le barbecue a explosé? » et une odeur de brûlé vous arrive aux narines. Le Viking s’exclame alors « han, les oeufs » (en anglais, bien sûr) et sort de la douche en trombe, dégoulinant ainsi sur la moquette du salon. Il n’a pas mis ses lunettes, il ne voit rien, mais vous le suivez de près (pas trop près non plus, des fois qu’un oeuf vous exploserait à la tronche) et vous remarquez qu’il y a plein de petits bouts de coquille et de jaune parsemés dans votre cuisine. Ça sent le brûlé partout, mais heureusement, la maison s’aère vite, et il n’y a pas de fumée, nous sommes arrivés à temps. La casserole, quant à elle, va finir au cimetière des casseroles, j’en ai bien peur. Et vous mangerez une salade de pates sans oeuf dur le lendemain.

Vous vous êtes déjà demandé, en vous rendant chez quelqu’un, « mais comment ont-ils fait pour avoir de la bouffe collée au plafond?! ». L’explosion ma bonne dame, l’explosion. Je ne jugerai plus jamais quelqu’un qui a de la sauce tomate / de la compote de rhubarbe / n’importe quelle substance gluante et vaguement verte collée sur les murs.