Tomber la veste

Le trottoir le long de ma rue est réapparu. La neige mangeait même un tiers de la route adjacente. Quelques fleurs se manifestent. L’herbe est pâle, étouffée par des mois de glace, mais présente. On entend les oiseaux. Les écureuils sortent de leurs terriers. Le Viking a nettoyé la terrasse, sorti le barbecue, installé les chaises de jardin. Je suis sortie sans veste, sans écharpe, avec le citron ce matin. La ferme où nous prenons notre AMAP réouvre samedi. La voisine ne se dépêche plus quand elle sort le chien. J’ai ouvert les fenêtres. Le printemps arrive.

De janvier jusqu’à l’arrivée des beaux jours, je me morfonds. Je pense sincèrement que si l’on a pas grandi ici, l’hiver caractéristique de cette région pèse lourdement sur la santé mentale. Je ne supporte plus le froid, la neige, les jours où l’air est si glacé qu’il est dangereux de sortir. Je n’en ai que faire des sports d’hiver. Ma facture de gaz fait peur. Je ne comprends pas pourquoi TOUTES les constructions du coin sont si mal isolées (c’est vrai aussi pour d’autres états, les américains gâchent tellement d’énergie). L’hiver a un surcoût non négligeable, entre chauffage, pneus neige et autres équipements qui nous permettent simplement de sortir de chez nous.

Je n’aime pas vivre ici. Je tolère l’été, j’aime l’automne, mais cette ville si snob n’est en rien hospitalière. Les habitants sont hautains, surtout si on est pas affiliés avec l’université de l’Ivy League qui s’y trouve. C’est peut-être un effet secondaire des six mois par an passés à se geler les miches? Je trouve que c’est un sentiment difficile à articuler, il faut le vivre — et de surcroit, le vivre depuis quatre longues années — pour y croire. Ce n’est pas pour rien que les jeunes célibataires ne font pas long feu ici.
Autour, il n’y a rien. La ville la plus proche qui en vaut la peine se trouve à 45min de route. Mais c’est encore et toujours ce froid, cette ambiance, cette lassitude de l’hiver qui me ronge année après année.
Même en été, c’est le même chemin de promenade, le même unique musée, les mêmes trois lacs souvent trop froids pour s’y baigner. Et la route, la nécessité absolue de la voiture, qui elle seule donne accès à du mieux, de la diversité, du renouveau. Et je ne fais pas une bonne campagnarde.

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ironie du sort à l’unique musée

Partir.
Loin.
Mais quand? J’ai l’impression, cette année, que notre tour ne viendra pas… Qu’on restera encore, et mon cerveau refuse de l’accepter. Il m’est impensable de vivre encore un hiver ici.

Nous avons tenté les candidatures à l’étranger. Après des mois à envoyer des CV, à passer des entretiens, à attendre des réponses, nous nous sommes rendus compte que nous nous y étions pris par le mauvais bout. Londres, Munich, Hong Kong, Bangkok. Espoirs et déceptions.
Nous tentons maintenant les candidatures domestiques. J’ai décroché des entretiens quasiment partout où j’ai postulé. J’ai même eu le luxe de dire non à une école, mais il n’y en a pas des masses non plus qui me correspondent. La saison démarre, nous sommes hyper sélectifs. Nous savons exactement ce que nous ne voulons pas. Les postes recherchés, l’endroit géographique, le climat météo et politique. Le coût de la vie. Tout ce qui concerne le bien-être du citron. Et enfin, dernier mais non des moindres, le besoin de distance que le Viking a avec sa région d’origine, avec son passé.

Reste que … le job de mes rêves a été offert à quelqu’un d’autre, pas plus tard que lundi dernier. Il ne m’en reste que les souvenirs d’un vol fort en turbulences et d’une nuit d’hôtel en solo dans un king-size, tous frais payés. Un moment difficile, un refus de plus à accepter. Faire le deuil de vivre à Washington DC.

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j’ai tout de même dégoté un bon roman à l’aéroport

Je m’en remets à peine, mais c’est le pied à l’étrier que je continue d’éplucher les postes qui s’ouvrent.

L’arrivée du printemps aura au moins le mérite d’arranger mon moral. Le Viking est convaincu que je souffre de déprime saisonnière, mais il fait si lumineux et ensoleillé ici en hiver — et jusqu’à -5° je sors au moins une heure par jour — que je sais que ce n’est pas ça. C’est simplement ici, cet endroit, l’Upper Valley. Nothing is up about the Upper Valley. 
Je n’ai rien écrit depuis bien longtemps car je faisais face à une absence de créativité, couplée à la prise quasi-totale de mon énergie par les perspectives de déménagement. Des lueurs d’espoir qui ont fait les montagnes russes avec nos émotions.

Ça reste très difficile de parler de cette aversion pour l’endroit où l’on vit. Non seulement c’est très abstrait, mais les retours sont malheureusement souvent inutiles, simplistes, voire peu constructifs. J’ai pris l’habitude de sélectionner les personnes avec qui j’en discute; je ne souhaite pas être conseillée, mais simplement écoutée et validée.

En bref, on va vers du mieux. Il reste des possibilités, des opportunités, des ouvertures. Qu’on déménage ou pas, la neige a fondu, l’été sera là en un rien de temps. Le monde a dégelé et la vie continue. Les périodes difficiles, elles aussi, passeront.

On fait comme le citron, on avance.

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Noël sous la neige

Bien que ce ne soit pas rare ici de passer Noël sous la neige, j’ai connu des années où tout avait fondu 48h avant, et je me souviens encore de 2014: à Thanksgiving la région était toute blanche mais, arrivés au 24 décembre, il faisait 10°C!

Cette année, ce n’est pas la neige ni les températures polaires qui manquent. Nous avons déjà eu plusieurs nuits à -25°, d’autres sont annoncées dans les jours à venir. Quand il fait froid comme ça, au meilleur de la journée nous atteignons les -14° ou -12°, ce qui nous empêche tout bonnement de sortir car l’intérieur du nez se transforme en stalactite!

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Comme chaque année, nous suivons quelques traditions:
* Nous (enfin, le Viking!) allons couper un sapin sur la propriété des parents du Viking
* Je fais des clémentines trempées dans du chocolat noir saupoudrées de quelques grains de sel (pour nous et pour emmener quand nous sommes invités). Succès garanti énorme!
* Nous achetons des pains au chocolat et des croissants congelés, absolument délicieux, que nous dégustons tout le mois — parfois il en reste même pour janvier!
* Nous envoyons des cartes de Noël personnalisées, avec photo
* Le Viking et moi nous refaisons toute la saga Harry Potter en dvd au mois de décembre
* Nous décorons le sapin toujours du même style, avec les mêmes trucs, et nous y accrochons les cartes de Noël que nous recevons
* Nous décorons la maison avec majoritairement du rouge foncé, profond — ce qui rend très bien dans la cuisine blanche!
* Nous allons voir les illuminations à Burlington
* Je suis à la bourre pour l’achat de certains cadeaux — haha oui, c’est aussi une tradition!


Et nous commençons certaines nouvelles habitudes de Noël: 
* J’inscris dorénavant à ma liste de gourmandises de Noël des « boules de neige » à l’orange et au clou de girofle. Testées sur le Viking d’abord puis offertes à ses collègues de travail en petit cadeau de fin d’année, je m’apprête à en refaire une bonne quantité car elles reçoivent un franc succès!
* Nous avons tous les trois des pyjamas identiques (utilisés pour la photo!)
* Nous offrons des cadeaux au citron sur le principe de « envie, besoin, lecture, vêtement »
* Nous avons fait une décoration de sapin personnalisée avec l’empreinte de main du citron
* J’ai acheté des housses de coussin pour Noël ainsi que des taies d’oreiller — l’an dernier, j’avais investi dans un peu de vaisselle de Noël


Pour la décoration empreinte de main, j’ai utilisé un kit qu’on avait trouvé l’an dernier mais qu’on avait pas utilisé.

C’est assez facile, il suffit de rouler le truc puis de mouiller la main de l’enfant, d’appliquer l’empreinte, de faire le trou pour y passer le ruban et d’attendre deux jours que ça sèche. Rien à cuire — ce n’est pas du plâtre, c’est un genre de mousse non-toxique. C’est léger, ça ne fait pas tomber tout le sapin ;-)

Quant à notre playlist de Noël, elle est — cette année encore — placée sous le signe de… Pentatonix! #jelevisbien #levikingdevientfou #lecitronkiffe

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Cette année, le citron s’aperçoit qu’il y a des changements dans la maison: il remarque les décorations, aime aller toucher le sapin et vérifier qu’il y a de l’eau dans le pied. Il demande aussi à être porté pour pouvoir atteindre certaines décorations un peu hautes et il reconnait certaines personnes sur les photos des cartes de Noël. Il a goûté à mes boules de neige à la noix de coco (les ingrédients sont tellement clean) et s’est découvert une passion pour les oranges et les clémentines. La banane est détrônée, haha!
J’ai hâte de voir comment il réagira face aux cadeaux à déballer.

Je vous souhaite à tous de très joyeuses fêtes de fin d’année, et je vous laisse avec d’autres articles sur le même thème ;-)

Il n’y a pas (tout à fait) de Père Noël dans la famille Viking
Bilan de 2016
Cinq livres, édition hiver

Opération sac à dos

À l’école où enseigne le Viking, un jeune d’une quinzaine d’années vient d’arriver.
Il n’a passé que quelques jours dans sa classe. Il n’a pas le niveau en maths, il n’en est pas même proche. Comment se concentrer sur les fractions quand on ne sait pas où on va dormir? Il fait moins 20°C, il est sans domicile fixe depuis plusieurs années.
Il devrait bientôt emménager avec sa grand-mère. Peut-être sa tante. Est-ce qu’il y aura suffisamment à manger sur la table ce soir? Il est enfin re-scolarisé de façon permanente. Mais l’incertitude qui règne dans sa vie a bien entâché ses capacités académiques. Il a le niveau d’un élève de CM2. On ne se relève pas facilement d’un tel retard. Coincé dans les classes de bas niveau, là où l’on sait que l’indiscipline n’est que le reflet de l’absence d’estime de soi qui gangrène les élèves, finira-t-il le lycée? Il n’ira pas à la fac, il n’aura peut-être pas même l’occasion de sortir de là avec une formation qualifiante. Et le cercle vicieux de la pauvreté continue.

Les jeunes américains ne mangent pas tous à leur faim à la maison. La secrétaire, les conseillers d’éducation ont souvent des barres de céréales dans les tiroirs, une boite de donuts pré-emballés pour ceux qui n’ont pas accès à un petit-déjeuner. Achetés à leurs frais. Si le Vermont finance le déjeuner de ces jeunes à l’école, les vacances approchent et 15% des élèves de l’école du Viking angoissent de ne pas avoir accès à de la nourriture.  L’esprit communautaire est fort ici, parce qu’il faut contrecarrer les effets d’un état d’esprit qui est celui d’un Etat sans Esprit. C’est comme ça qu’est née l’opération sac à dos.

Je suis habitée d’une telle rage. Ce pays sur-développé a si peu honte de l’absence de soin et dignité offerts à ses citoyens qu’il est incapable de faire en sorte que cela change. Une telle colère de savoir qu’en tête de cette nation, il y a des personnes qui ont perdu leur humanité au profit de l’engraissement de leur compte bancaire. Et je comprends, oh comme je comprends les défavorisés qui descendent dans les rues et saccagent tout. Qui font régner la terreur et l’enfer sur les quartiers les plus pauvres. Moi aussi, j’ai envie de casser, de hurler, de cracher au visage des dirigeants qui promettent chimères tout en s’emplissant les poches. L’ascenseur social ne fait que descendre. Vous referez bien une petite partie de golf pendant que des enfants crèvent de faim?

Le personnel enseignant et administratif a pris l’initiative de faire un peu de shopping en rab en cette fin d’année. L’école regardera partir en vacances les élèves en situation précaire avec autant de repas sûrs que possible. Des pâtes, de la sauce, des boîtes de thon et de haricots verts, bien empilés dans un sac à dos pour chacun. Parce que nous, nous n’aurons pas à nous inquiéter de savoir s’il faut choisir entre le saumon fumé ou les huitres, parce qu’il y aura des cadeaux sous le sapin et de la légèreté dans nos regards. Parce que c’est sans boule dans la gorge que nous ouvrirons placards et réfrigérateurs en cette période de fêtes. Parce qu’aucun enfant ne devrait avoir envie d’aller à l’école afin de manger.

Il est une forme de violence dans les pays sur-développés qui me dégoute.