Au revoir, Madame

Vendredi, à 14h45, j’ai cessé d’être prof.
J’y ai souvent pensé dans ma courte carrière. Peut-être même depuis les premiers instants. Statistiquement, la majorité des enseignants démissionne au bout de 5 ans. Pourquoi? Parce que c’est un métier, quand il est bien fait, difficilement équilibré.

Mais je ne veux pas m’attarder ici sur les problèmes liés à la profession. À moins d’être lue par d’autres profs, je sais d’avance que « mais vous les profs, vous ne foutez rien, pendant dix ans vous pouvez énoncer le même cours, puis vous êtes toujours en vacances, et vous êtes bien payés, franchement qu’est-ce que c’est 75 copies à corriger trois fois par semaine, t’es chez toi à 15h ».

Je n’ai pas non plus l’ambition de vous faire un récit de ce qu’il se passe dans une classe de collège, de vous expliquer qu’on enseigne plus comme en 1990 et que non, je n’énonce pas de cours, en fait. Je n’ai pas la patience de vous ressortir des grandes théories éducatives et psychologiques apprises en fac, qui me feraient passer pour pédante, ni qu’il faut chaque jour composer avec l’addiction des élèves à la micro-technologie. Bon, le dernier point, vous le savez sans doute et si vous avez des pistes pour des écoles anti-tech où on pourrait scolariser le citron le moment venu, n’hésitez pas…

Je veux parler du sentiment doux-amer qui m’a envahie les dernières semaines de classe,  alors que je partageais des moments sympas avec mes petits accros de l’iPhone et du Fidget Spinner. Je veux parler de tous les événements drôles. Je veux parler de cet élève de 13 ans qui n’avait pas confiance en ses capacités mais qui était capable de faire une blague en français. Je veux parler de leurs vidéos de cuisine, de ces deux filles qui ont choisi de se filmer en train de faire une tarte aux pommes et qui m’en ont apporté une part. Je veux parler des examens de fin d’année que les élèves ont conçu, au lieu de passer. Je veux parler du chouette cercle littéraire que nous avons fait pour iMamie.

Parce qu’enseigner, c’est renouveler, changer, inventer, faire bouger, échanger, inverser. Enseigner, c’est s’adapter aux élèves d’aujourd’hui et trouver le meilleur moyen de les atteindre, pas de les faire rentrer dans une case. Au hasard, la fameuse case de 1990… Enseigner, ce n’est pas remplir un trou;  c’est créer un trou que les élèves vont avoir envie de remplir eux-mêmes. Moi, la prof, je ne suis que le guide de cette quête. Je suis là pour leur tendre la main et les mettre en route vers ces pistes de réponses. Je ne détiens pas le savoir. D’accord, occasionnellement, je détiens le savoir de comment on prononce ce mot-ci ou ce mot-là ;-)

Etre ce guide pendant l’heure de cours requiert que toute la préparation soit faite en amont. Pendant les quatre heures d’enseignement journalier, je suis à leur disposition, ce qui signifie qu’avant et après, je potasse sur des techniques, j’invente des activités, je me creuse le cerveau sur le meilleur moyen d’amener tel élément et de m’assurer qu’ils trouvent une option qui leur convient pour que ça rentre. Je propose, ils disposent.
Etre ce guide, ça mange sur la vie. Or, pour le moment, ma vie avec le citron est bien trop précieuse pour être réduite à une promenade en fin d’après-midi et à une lecture du soir.

Après 5 ans, je n’ai pas eu à démissionner.
Pour des raisons budgétaires, une collègue dont le poste a été supprimé a pris le mien. La dernière arrivée est la première à partir, et l’équipe se portera mieux sans celle qui faisait des vagues et voulait tout changer. Au lieu de tenter d’abattre le mur du mythe des devoirs à la maison, ce sont d’autres cloisons vers lesquelles je vais me diriger maintenant. Notamment celles de l’auto-entreprenariat et de la traduction freelance.

Mon dernier souvenir de prof restera cette interaction avec une élève perdue, dont la salle de permanence a été changée au dernier moment. Je n’oublierai pas sa petite voix apeurée, son regard timide, puis son sourire reconnaissant. Car c’est peut-être ça, finalement, qui fait que des milliers de personnes aspirent à être prof: savoir qu’on a amélioré la journée d’un autre être humain.

Le bureau qui avait disparu

5 commentaires sur « Au revoir, Madame »

  1. Bon courage pour ta nouvelle aventure! J’ai quitté l’enseignement aussi, en quittant la France. Mais c’est devenu officiel quand j’ai trouvé un nouveau job dans une autre branche. Le métier ne me manque pas, mais les élèves oui. Ces gamins qui sont persuadés qu’ils ne savent pas aligner deux mots, et qui te regardent comme si tu étais une déesse parce qu’au bout d’un an, grace a toi ils font une phrase. Ceux qui ont l’air insupportable, mais avec qui tu crée un lien, juste parce qu’enfin quelqu’un s’intéresse a eux. Enfin bref, tu vois lesquels!
    Je te souhaite de réussir dans la traduction!

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  2. Ton article m’a laissé un sentiment partagé.
    Déjà c’est super cool que tu puisses te lancer dans ta boite, avec un enfant, je trouve que c’est vraiment un luxe de pouvoir adapter ses horaires.
    Et puis ce que tu décris des profs. Tu as l’air d’avoir été une chouette prof, en tout cas, vu ce que tu décrit ça avait l’air d’être le cas. Malheureusement, il y a effectivement un gros problème de reconnaissance de la part de l’éducation national en premier lieu il me semble. C’est une grosse institution qui a un peu de mal à bouger. Et je trouve dommage que beaucoup d’enseignants qui ont de chouette idée finissent par abandonner par manque de soutien.
    Enfin, bon courage pour ta nouvelle vie :-)

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    1. Merci Claire!
      Je ne travaillais pas pour l’Education Nationale, c’est divisé de façon différente. J’enseignais pour une école faisant partie d’un « district » (l’équivalent d’une académie, je pense, même moi j’ai du mal à l’expliquer haha) qui est plus libre dans le sens où il n’y a pas de plan d’unité nationale à suivre, mais qui dépend un peu du bon vouloir des citoyens qui composent une sorte de comité à la tête de ce district. Ce sont eux qui ont le dernier mot sur les décisions financières, les embauches, etc. mais ce ne sont pas du tout des enseignants ou des professionnels de l’enfance. Ça reste des gens hyper éduqués outre mesure, car il s’agit d’une zone très riche avec une université cotée et connue, et un énorme hôpital de renom comme employeurs principaux dans la région. Souvent, les gens de ce comité sont quand même des gens qui ont eu des enfants à être scolarisés dans ces écoles à un moment, mais bon, ils ne connaissent plus la réalité de la classe et ne se mettent pas à jour quant aux dernières recherches (du moins, rien ne les y oblige). Même si ce sont eux qui déterminent le budget, le nombre d’élèves par prof, et d’autres trucs du genre, mon chef d’établissement avait pas mal de poids et me soutenait dans beaucoup de mes ambitions. Il était derrière moi notamment quand j’ai décidé d’arrêter de donner des devoirs à la maison et a fait barrage quand quelques parents ont remis en question ma décision. Il était aussi derrière moi avec mes techniques non punitives en classe et la liberté que je donnais aux élèves. C’est vraiment du côté des collègues que ça coinçait. Même en dehors du département des langues, les autres profs qui sont là depuis dix, quinze, vingt ans, sont très réfractaires au changement et s’empressent de dire « ça ne marche pas ». Après démonstration que « ça marche », j’ai eu droit aux discours sur l’importance que tous les profs du département fassent pareil et l’injustice que je les fasse passer pour des profs « méchants » qui eux, donnent des devoirs et ont un style plus directif que le mien. C’est allé jusqu’à tenter de m’humilier en public lors d’une réunion car je ne bougeais pas ma position sur les devoirs à la maison… bref, bon vent à moi haha.

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      1. Merci pour cette explication. Sympa les collègues qui au lieu de se remette en question essaie de d’humilier. Belle mentalité. En tout cas, bon vent à toi et je t’envoie pleins d’onde positive pour que tu réussisse 😊

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  3. Salut. Je ne suis pas venue depuis un moment mais j’ai lu tout tes articles. Bref ^^
    Quelle annonce ! C’est triste d’avoir dû partir comme ça, poussée vers la sortie. Mon père en a fait les frais aussi par le passé, « dernier arriver premier partie ».
    Que vas-tu faire maintenant ? :o Je sais que tu en parles un peu ici, nous en parleras-tu dans un article plus tard ?
    En tout cas je te souhaite bon courage dans tes projets futurs :D

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