Ping-pong émotionnel

Si l’on peut penser qu’après des années de violences, il est facile de rompre avec sa famille, il n’en est rien. Je crois que ce choix de sortir mes parents de ma vie a été la chose la plus difficile à faire jusqu’ici.

D’abord, la pression sociale est lourde: la grosse majorité des gens ne comprennent pas qu’on puisse se séparer de ses parents, même si des choses horribles se sont produites. Ils aiment utiliser les phrases « mais ce sont quand même tes parents! », « ça sera toujours ta mère », « on a qu’une seule mère, tu sais » ou encore « imagine s’ils mourraient, tu t’en voudrais ». Oui, s’ils mourraient là sur le champ, je m’en voudrais de ne pas avoir eu le temps de parvenir à un pardon qui me permet d’avoir à nouveau une relation avec eux, une relation neutre. Mais je ne culpabiliserais pas: je sais qu’on ne peut pas tuer les gens par la pensée, en faisant ce qu’il y a de mieux pour soi. Si on vous dit le contraire, vous êtes en train de vous faire manipuler par une personne toxique…

Ensuite, il y a ce désir constant d’être « normal ». J’entends par là avoir une famille où le mode de fonctionnement ne se résume pas à se planter des couteaux dans le dos, se dénigrer constamment, vouloir contrôler les autres et surtout où on ne se frappe pas.
Ce désir, ce manque m’est constamment rappelé par les gens que je vois autour de moi et les médias. À la télé par exemple, on voit beaucoup de familles aimantes et bienveillantes. Quand bien même il y a un problème dans une série ou un film, en moins de deux heures le conflit est réglé, les gens s’excusent et se pardonnent, puis se tombent dans les bras. Dans la vraie vie, c’est plus compliqué que ça… Et beaucoup plus long!

Il y a deux jours, par exemple, je triais des photos et je suis tombée sur un cliché du citron à Noël dans les bras de son grand-père paternel. La douleur que j’ai ressentie alors en me disant « il n’est pas porté par MON père » est indicible.
Ce besoin de filiation, de succession, je crois qu’il est quasi viscéral. C’est biologique, nous sommes humains et avons envie de cette continuité et de ces liens. La décision de la rupture est difficile, c’est un choix avec lequel je vis et me débats chaque jour. Heureusement, grâce à l’écriture et à l’aveu de mon enfance, je me protège contre la (grande) tentation de faire marche arrière, de m’oublier, d’oublier le passé, de faire fi de mes blessures et de reprendre contact avec mes parents — ce que je ferai pour de mauvaises raisons, de toute façon, puisque ce qu’il me manque n’est pas réel. C’est grâce à vous ici qui me lisez que je parviens à continuer, à aller de l’avant. Grâce au Viking aussi, avec qui j’en parle beaucoup. Alors merci!

Bien sur, il ne s’agit pas que de rompre: il faut faire un travail pour que le passé ne soit que le passé. J’avoue que pour le moment, j’oscille entre colère et tristesse; j’ai alors l’impression de ne pas arriver à travailler sur l’acceptation. Comme je le disais au Viking pas plus tard qu’hier soir, je suis constamment en colère face à mon enfance. Je ressens un sentiment d’injustice, je me demande souvent « pourquoi moi? » et « pourquoi mes parents ont-ils fait cela? ».
Je passe aussi par des phases d’apitoiement où je me sens triste de ne pas avoir cette famille de sang sur qui compter. Mais en même temps, je n’arrive pas encore à réconcilier la rupture avec la perte de cette idée que je me faisais de la famille « idéale ». Je me surprends à penser que « ça ira mieux entre nous »… ce qui me renvoie dans un état de colère: non, ça n’ira jamais mieux. Mes parents ne pourront jamais me dé-frapper ni me dés-humilier. Ping-pong émotionnel.
Sans compter que certains éléments de mon enfance, que j’avais remisés au fond de mon inconscient et qui m’étaient inaccessibles pour cause de déni, ont été libérés par cette rupture et remontent encore. J’ai parfois, sans prévenir, un souvenir auquel je n’avais pas pensé depuis très longtemps, mais j’en fais l’expérience comme si ça m’était arrivé hier. Peut-être que je ne pourrais travailler sur l’acceptation que quand tout sera remonté à la surface et que ma tête sera vide? Pardonnez-moi l’analogie, mais c’est un peu comme une bonne gastro: quand le virus s’est répandu et qu’il est sorti par chaque trou, qu’il n’y a plus rien à l’intérieur, on peut commencer la guérison. Mais si on remange trop tôt… C’est pourquoi je dois absolument maintenir cette coupure.

Parlons de mon père.
Je l’évoque assez peu dans les articles précédents. Il a été, en quantité, moins violent que ma mère, sans doute de part son absence mais aussi du fait qu’il a plus de patience qu’elle, plus de réflexion. Il a montré par le passé qu’il est parfois capable de se remettre en question et qu’il arrive à dire la vérité. Il a notamment avoué il y a quelques années que, quand mon frère et moi étions petits, la vie familiale l’intéressait peu, qu’il a volontairement fait passer sa carrière avant nous et que c’est l’un de ses plus grands regrets; il ne nous a pas vu grandir. Moi j’aurais surtout souhaité qu’il soit là pour être témoin du comportement de ma mère, qu’il nous vienne en aide et qu’il lui vienne en aide à elle aussi.
Je me souviens de quelques instances de claques, d’une fois où il m’a littéralement claquée sur un mur de béton contre lequel ma tête s’est cognée — et ironiquement, ma mère lui a passé un savon ensuite — mais ce qui m’a fait le plus de mal ce sont ses remarques et critiques. Au collège j’étais « bouboule » (ses mots) et il refusait de m’acheter des baskets de la marque que toutes mes copines avaient parce que « tu ne vas pas courir mieux avec celles-ci, tu es bouboule et tu cours comme une débile, avec des baskets de marque tu seras toujours bouboule et tu continueras de courir comme une débile ». J’en ai pleuré. J’aurais tant aimé qu’il m’explique qu’il ne pouvait pas m’offrir des baskets plus chères, au lieu d’accuser mon physique et mes capacités physiques et ainsi me démontre, méchamment, que je ne méritais pas ces baskets de marque.
Après le lycée, j’ai beaucoup maigri (je courais, justement!) mais ça n’allait encore pas, cette fois-ci j’étais « trop maigre » et mon père me disait que j’étais « moche maintenant ». Ma mère, elle, me disait que je n’avais « pas de nichons » et que j’étais « toute plate ».
Je faisais également les frais des remarques de mon frère, passant ainsi par toutes sortes de surnoms, de « la grosse » à « squelette »et il me disait « mes potes te trouvaient trop bonne avant, maintenant tu n’as que la peau sur les os, un coup de vent et tu tombes ».
J’étais obsédée par mon alimentation et par courir 40 minutes tous les deux jours: je tentais de maintenir un poids de 45 kilos pour 1m58. Ce n’est pas maigrissime ni maladif, mais ce n’est pas mon poids de forme donc ça demandait des efforts et une surveillance constante.
Même si c’était pénible, j’aimais beaucoup cette période de ma vie car enfin, ENFIN, je contrôlais quelque chose dans mon existence! Ces obsessions ont cessé avec mon départ pour les USA en 2009. Mais dès mon premier retour en France, il a plut des remarques: « wahou, comme tu as pris des joues! », « tu as grossi chez les américains, dis-donc ». Et pendant mon séjour on me disait « tu vas revenir obèse ».
Une dizaine de jours après mon accouchement, alors que je skypais avec mes parents, j’y ai encore eu droit: « tu as pris des sacrés nichons! » et de la part de mon père, me voyant aller chercher quelque chose à manger « mais arrête de manger! ».

Ce n’est pas drôle. Cette dernière remarque, après la naissance d’Oscar, mon père l’a énoncée avec un peu de plaisanterie dans la voix, mais ce n’est pas drôle. Les remarques sur le poids, le physique, l’apparence, ne sont jamais ni rigolotes ni gentilles. Pas moins que le pincement d’une « bonne joue » ou d’un peu de gras du ventre, ce sont tout simplement des insultes. Je trouve ces piques encore plus déplacés quand elles viennent d’un parent: pourquoi ma mère s’obstine-t-elle à critiquer la taille de ma poitrine? (et accessoirement celle de toutes les autres femmes de la famille et qu’elle rencontre)
Pourquoi mon père se permet de juger non seulement mon apparence physique, mais aussi mes capacités physiques?  Pourquoi c’est lui qui décide si je cours « comme une débile » ou non? Pourquoi ont-ils laissé mon frère avoir cette main mise sur mon physique, pourquoi lui ont-ils donné ou laissé le pouvoir de m’insulter? En quoi la critique de mon apparence physique leur permettait de se valoriser ou, au contraire, de se sentir de moins bons parents?

On en revient à la possession: je possède mon enfant, elle est moi, donc si elle court mal, si elle est grosse, si elle est maigre, si elle n’a pas de seins, c’est sur moi que ça retombe. Mais dire à son enfant qu’elle court comme une débile ne va pas la faire courir mieux, tout comme ma cousine me disait très justement, ayant fait les frais de remarques de ma mère, que de s’être entendue dire « tu es une planche à pain » ne lui a pas fait pousser la poitrine! En quoi ma mère a-t-elle trouvé satisfaction dans le fait de se mettre en compétition avec sa propre filleule, alors adolescente? N’est-ce pas pathétique de se dire « bon ouf, moi j’ai des seins, mais ma nièce non, hahaha »? Pourquoi ma mère a-t-elle dit un jour à mon cousin et filleul, qui voulait manger des chips, « beuuuh, tu vas être GROS », et s’est montrée tant satisfaite lorsque, chamboulé, il a reposé le paquet? Pourquoi ma mère nous répétait enfants « toutes les femmes sont des salopes », jusqu’à tant que mon frère le dise aussi et m’alpague un jour où je voulais caresser son chat d’un « il aime pas les FEMMES, toutes DES TRAITRESSES »?
On dénigre les autres pour se sentir mieux soi-même, quand on a pas confiance en soi, quand on ne s’aime tellement pas que c’est tout ce qu’on a trouvé pour se donner un peu de valeur. On s’installe dans un jeu de pouvoir, on a besoin de posséder, d’être dans le contrôle des autres.

Ces rapports de pouvoir, cette emprise, justement, comme me l’a redit le Viking, c’est ce qu’il faut que je parvienne à casser. Bon, vous le voyez, je ne suis pas encore sortie de l’auberge!

Dans la lettre que j’ai envoyé à mes parents, je leur demandais de ne pas me contacter jusqu’à ce que je sois prête à faire un pas vers eux, même si cela pouvait durer plusieurs années: c’est le principe de la métaphore de la gastro que j’expliquais plus haut.
Je leur ai cependant dit que j’allais leur faire parvenir des nouvelles d’Oscar; je ne choisis pas de couper le contact pour lui, alors qu’il n’est pas en mesure de prendre une telle décision. Malgré cette requête, ils ont envoyé un message au Viking, lui disant qu’ils ne comprennent pas ce qu’il m’arrive. Ils m’ont aussi envoyé plusieurs emails: j’ai répondu au premier, car c’était tout au début de la coupure et j’étais moins forte, moins sûre de ma décision. J’y réitérais ma demande de ne pas me contacter. Je n’ai plus répondu après ça, estimant la lettre comme contenant assez d’explications, mais la teneur des emails suivants m’a surprise: mon père faisait comme si de rien n’était. Je leur ai envoyé neuf pages et je recevais un message disant qu’ils avaient « hâte de nous voir » et d’autres banalités…
Si j’avais cru recevoir malgré tout une réponse de leur part, je m’attendais à quelque chose de l’ordre de « nous avons bien reçu ta lettre, nous sommes désolés que tu aies vécu ton enfance de cette façon, nous allons faire le chemin nécessaire pour comprendre que ce que nous avons fait n’était pas bien, et nous serons là quand tu seras prête à réouvrir le contact, car nous t’aimons ».
Je ne sais pas si c’est qu’ils ne peuvent en parler pour le moment car c’est trop difficile, ou s’ils ont choisi de ne rien dire et de ne pas se remettre en question. Je me doute qu’il faudra du temps. Peut-être que, pour le moment, ils préfèrent étouffer leurs propres sentiments par rapport à ce qu’ils m’ont infligé, pour ne pas ressentir ces émotions douloureuses? J’espère que c’est la raison pour laquelle ils font comme si de rien n’était.
Mon but étant de parvenir à les pardonner « pour moi », pour ne plus leur en tenir rigueur, je ne sais pas comment c’est possible d’y arriver sans qu’ils fassent eux aussi la route nécessaire afin de reconnaitre leurs fautes. Si on ne peut évidemment pas revenir sur les événements du passé, on peut choisir d’aller de l’avant en reconnaissant les torts et en assurant ainsi, de façon sincère, que ça ne se reproduira plus.

La suite la plus surprenante de cette lettre a été un message insultant, colérique, abusif et sexiste de mon frère. Dans un ton très rabaissant, il insinuait que si j’agissais ainsi, ça ne pouvait venir de moi: je ne suis qu’une faible femme! J’ai subi un lavage de cerveau, j’ai été manipulée par une de mes cousines (avec qui il ne s’entend pas) et je cherche à déplacer les problèmes de cette cousine avec ses parents (le frère de ma mère est alcoolique et abusif) sur « ma petite personne ». Rien de tout ce que j’avançais n’était vrai, j’inventais tout car j’avais certainement mes règles, et même que c’était la faute de… Donal Trump. (Bon, on ne sait pas trop comment il est arrivé là dedans, lui :-) )
Il m’y qualifie de « méchante, égoïste, et menteuse », dit que je ne cherche là qu’à faire du mal à nos parents. Il écrit dans ce message qu’il doit se rabaisser à mon niveau pour me parler, car je ne comprends que cela puisque je suis « une enfant ».

C’est la raison pour laquelle j’ai mis un mot de passe sur l’article suivant et celui-ci.
Mon frère a posté ce message sur le mur facebook du Viking — le Viking l’a effacé aussitôt et sans répondre.  Il pensait ainsi, en le mettant sur le mur du Viking, me faire suffisamment honte pour me faire taire. J’en parlais dans l’un des articles précédents, c’est une technique de personne toxique sur sa victime.
J’ai choisi de ne pas donner suite au message de mon frère, ça ne servirait à rien. Son ton et son attitude démontrent tellement que les effets de son enfance sont présents, or je ne peux pas le sortir du déni. Pour le moment, il faut que je m’occupe de moi, pour moi mais aussi pour mon citron et mon Viking.
J’espère pouvoir à un moment remettre ces articles en public; pour l’instant j’essaie de me protéger d’avoir d’autres messages insultants et haineux, afin de faire mon chemin sans entraves autres que celles que j’ai déjà. C’est bien suffisamment difficile.


Ce post est « un peu » long et je reviendrai très bientôt avec, entre autre, des ressources concernant les violences familiales et les parents toxiques.

2 commentaires sur « Ping-pong émotionnel »

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