Quand plus rien d’autre n’est possible

J’ai rompu avec mes parents le 18 décembre.
C’est cette date à laquelle j’ai vraiment décidé d’arrêter d’être une victime.
Une rupture, c’est un pas de géant. Surtout pour moi qui ai si longtemps été dans le déni. Comme beaucoup d’autres dans une situation identique, je me suis convaincue que j’avais simplement une mère sévère et un père passif, presque absent. Je me suis persuadée que j’avais mérité les coups, les humiliations, les rabaissements. Je me suis dit que mes parents ne voulaient que mon bien et que ce n’était pas grave d’avoir été traitée ainsi car je n’en étais pas morte. Je sais aujourd’hui qu’en réalité, j’ai été maltraitée.

Quand on impose quelque chose à un enfant, tel qu’un désir de perfection, de réussite absolue, de comportement de bon petit soldat, et d’autant plus quand on fait usage de violences, on monte un mur. Quand on cherche à dresser un enfant, on le manipule avec ces violences. Quand on manipule, on n’obtient pas le consentement: on obtient soit la soumission, soit la révolte. Quand on manipule, il n’y a pas d’amour.
Aimer signifie accepter de tout son coeur l’autre tel qu’il est, non pas le façonner pour qu’il soit tel qu’on le voudrait. Frapper ne peut jamais être synonyme d’amour.

Ces violences ont continué à l’âge adulte.
Pour mieux comprendre ce qu’il suit, il faut revenir sur un passé scolaire dans lequel mes décisions personnelles ont été très difficiles, voire impossibles.

Je n’ai pas pu suivre les études que je voulais. J’ai toujours aimé la littérature et je souhaitais plus que tout faire un bac L. Mes parents m’en ont empêchée, exigeant que j’aille en filière S, contre l’avis de mes professeurs. Après maintes batailles, ils ont décidé que j’irai en ES: c’était un compromis, selon eux. Je ne m’y suis pas du tout épanouie et après le bac, j’ai d’ailleurs profité de vivre enfin loin de chez eux pour prendre une année sabbatique cachée: j’étais censée aller en cours, mais en réalité je lisais et écrivais toute la journée, et je me promenais en ville. J’avais enfin l’occasion de contempler cette solitude, cette absence de pression. Des journées régies uniquement par moi-même.

L’année suivante, je suis entrée en IFSI. J’ai tout de suite vu que je ne voulais pas être infirmière, même si j’aimais les cours théoriques et que je m’y étais fait de bonnes amies. Il m’a fallu des mois pour dire à mes parents que je souhaitais changer de voie — non seulement je dépendais d’eux financièrement, mais j’avais surtout une peur bleue de leur réaction.
Tout choix personnel s’était toujours déroulé dans les cris et les pleurs car je ne me suis jamais sentie en sécurité vis-à-vis de mes désirs. Si j’émettais une opinion qui ne satisfaisait pas mes parents, ils répondaient par du chantage affectif, de l’humiliation et du rabaissement.

Un soir au téléphone, ma mère et mon père se sont mis en colère. Ils avaient appelé pour me convaincre de continuer dans cette voie. Une heure plus tard, ils débarquaient chez moi en pleine nuit! Ma mère ayant une clé, un droit qu’elle s’était donné puisqu’elle payait l’appartement, elle est entrée comme chez elle.

Au cours de cette discussion, ma mère s’est jetée sur moi en hurlant. Je ne lui donnais pas satisfaction, je ne lui apportais pas les réponses qu’elle attendait. Elle a commencé à me frapper, tant et si bien que je me suis réfugiée dans un coin de ma cuisine en essayant de mettre mes genoux devant moi et en me protégeant le visage comme je le pouvais. Elle n’a cessé de me frapper, tout en hurlant des insultes pour me signifier que j’étais une moins que rien. « Tu ne feras rien de ta vie, tu seras une merde, tu feras dame pipi! » Mon père est arrivé et l’a interrompue, l’arrachant, lui demandant d’arrêter, la sommant en utilisant son prénom. Le choc était tel que je ne me souviens plus de ce qu’il s’est passé après cette attaque. L’après, c’est le trou noir. Est-ce que j’ai pu dormir? Est-ce que je me suis mise devant la télé? Je n’en sais rien.
J’ai eu tellement honte de cette attaque que jusqu’à il y a très peu de temps, quelques semaines seulement, je n’en avais parlé à personne. Mais plus je raconte cette expérience, mieux je parviens à vivre avec. C’est là toute l’importance de ne pas taire cette blessure.

Je m’en suis tant voulu, des années durant: pourquoi ne m’étais-je pas défendue? Pourquoi n’ai-je pas coupé les ponts à ce moment-là?
Aujourd’hui, j’ai moins honte d’avoir ensuite cédé aux minimisations de mon père, à son chantage financier et affectif qui a suivi plusieurs semaines de silence. « Laisse ta mère faire ta lessive, ne fait pas le bébé » a-t-il asséné lorsque je voulais m’occuper moi-même de mes corvées. Une façon de m’infantiliser, pour mieux me garder sous son joug.
J’étais sans ressource: pas d’argent, pas de permis de conduire, pas de voiture, pas de petit boulot. J’avais 20 ans et aucun diplôme. J’étais morte de peur. Je suis alors revenue vers eux. Je me suis réfugiée dans le déni, pour survivre. J’ai tout fait pour oublier.

On tend à ressembler à son environnement. Si on associe cela au déni et aux mécanismes de survie, on risque bien de ne pas voir ce qui est comme le nez au milieu de la figure.
Après avoir vécu une année hors de France au sein d’une famille d’accueil qui ne fonctionne pas de façon pathologique, j’ai pris conscience de ce qu’il se passait dans la mienne. Ça m’est arrivé dessus comme une vague. Je me réveillais enfin! Au retour, j’avais la capacité de voir les choses d’un oeil extérieur. Je me suis demandé pourquoi, comment, je n’avais rien vu avant. Comment avais-je pu vivre ainsi pendant tant d’années, dans un tel non-respect de moi-même?

Je n’étais pas de retour en France depuis 12 heures que ma mère a tenté de me mettre une baffe. Comment osais-je demander à quelle heure nous partions pour la Suisse? Je ne devais penser qu’à y voir mon frère, moi l’égoïste, la méchante soeur qui avait émis la possibilité de nous baigner dans le lac si nous arrivions avant la tombée de la nuit. Elle l’a redit, en levant la main: « Tu es MÉCHANTE, tu n’es vraiment qu’une sale fille qui ne pense qu’à sa gueule! ».
J’avais 24 ans et enfin je m’opposais à elle.
« Tu vas me frapper? C’est fini, je ne te laisserai plus me faire tout ça ».
L’ai-je fait? Non. Je suis retombée dans le piège, même si j’avais pris conscience des faits. Je devais revenir en France, mon année aux Etats-Unis était terminée. Je me suis alors replongée dans le déni: si je devais vivre à nouveau avec cette femme, il fallait que je me persuade qu’elle ne m’avait pas fait tant de mal.

J’étais constamment blâmée pour ce moi nouveau que personne ne reconnaissait.
« Tu es si calme, qu’est-ce qu’il t’arrive? On ne t’a pas encore vue t’énerver depuis ton retour! ». Forte d’avoir passé un an au sein d’un environnement non-violent, je n’avais plus le besoin constant d’être sur la défensive. Pas besoin de se défendre quand on est pas attaquée… S’il m’est arrivé quelques fois d’affronter une résurgence de la violence qui m’avait été inculquée, mes proches s’en amusaient: « Ah bah la voilà, ma fille, telle qu’on la connait! ». J’entends encore mon père en rire, « de toute façon, tu seras comme ta mère, tu ne peux pas y échapper ». Si j’ai longtemps eu peur que ce soit vrai, je sais aujourd’hui que ce n’est qu’une autre technique de pervers narcissique et destructeur.

Je suis revenue définitivement aux Etats-Unis trois mois plus tard. J’ai d’abord poursuivi le mode de survie qui est le déni. Je ne voulais pas entacher mon nouveau bonheur avec ces trous béants des blessures du passé. D’ailleurs, je communiquais souvent avec mes parents, leur mettant sous le nez ma nouvelle existence paisible et heureuse. Une part de moi voulait leur dire « vous voyez, malgré tout ce que vous avez pu me faire endurer, je suis partie, et je vais bien ». Mais je n’allais bien qu’en apparence.
Mon mariage n’a pas duré, il était lui aussi empreint de violences. Mes parents ont tenté de me persuadée d’y rester: ils ont poussé le vice jusqu’à venir aux Etats-Unis « en vacances » alors que je leur avais dit que ce n’était pas le bon moment pour une visite: « On va t’aider à résoudre ces problèmes » ont-ils dit. J’étais en plein divorce! Je ne voulais pas d’eux chez moi, mais c’est moi qui ai dormi 3 semaines sur le canapé: un comble.

J’ai rejoins le Viking en Afrique quelques mois plus tard. C’est le désert du Sahara qui m’a sauvée. Là où les rares routes s’arrêtent net devant le sable qui s’étend à perte de vue, j’ai vu le monde qui se dépliait devant moi. Là, j’avais tout le loisir de réfléchir, de lire, d’écrire. J’ai su qu’un jour, je trouverais le courage de rompre avec mes parents.

Ce courage, c’est Oscar qui me l’a donné.
J’ai entamé un processus de rupture avant de tomber enceinte.
L’été précédent, je faisais face à des crises de panique et des cauchemars avant un voyage en France. C’est cette fameuse part enfouie qui ressort en se manifestant par des symptômes physiques. Je savais très bien ce que c’était: ça m’était arrivé par le passé. Au lieu de m’écouter, j’ai encore pratiqué le déni. Au retour, il m’a fallu quelques mois pour comprendre que je devais prendre en charge mes blessures d’enfance rapidement.

Je suis tombée enceinte très vite. Je voulais croire à cette image de la famille aimante, avec de chouettes grand-parents pour son enfant, des repas joyeux tous ensemble, des relations saines. Ce que je voyais chez les autres et qui me faisait envie, ce que j’avais imaginé pour moi. La famille qui n’existait que dans mon imaginaire me manquait. J’ai tenu un mois de rupture.

J’ai laissé ma mère me dire des horreurs pendant ma grossesse, incapable de faire le deuil de cette famille que je n’ai jamais eue. Il n’y a pas plus fidèle qu’un enfant qui rêve qu’enfin on l’aime pour ce qu’elle est. J’avais espoir que les choses changent, puisque leurs rôles allaient changer. J’y ai cru jusqu’au bout… sans pour autant réussir à  franchir le cap d’une visite de mes parents. J’étais et je suis encore amère de leur visite forcée de 2013.
Et pendant ce temps, ma mère s’offusquait que je choisisse d’allaiter, car ainsi je la privais de nourrir mon fils. Elle m’accusait de ne pas donner le biberon « exprès » parce qu’elle l’avait fait. Elle lançait des phrases très péremptoires: « je te préviens, tu ne viens jamais avec tes couches lavables, pas de caca dans ma machine! » Elle me questionnait pour mieux critiquer mes choix.

Elle souhaitait venir avant l’accouchement et rester plusieurs mois. Pour m’aider, disait-elle. « De quoi as-tu peur? Je ne vais pas te prendre ton bébé, je veux juste te faire la cuisine. » Peut-être était-elle sincère, mais comment pouvais-je lui faire confiance après 29 ans de manipulations? Si on détruit la confiance en 3 minutes, il faut des années pour la reconstruire. J’ai tenu bon et refusé toute visite. Quand nous en reparlions, je repoussais. Je sentais au fond de moi qu’il ne m’était pas possible de l’accueillir.

Les crises d’angoisses et les cauchemars ont repris progressivement avec la baisse des hormones. Je n’étais plus protégée par la biologie, il ne me restait que la vérité de mon passé. Il m’était impossible d’accepter que cette femme qui m’avait fait tant de mal puisse être auprès de mon enfant. Qu’elle le porte, l’embrasse, reste avec lui pendant que j’irai au travail. Elle allait l’abîmer avec ses mots si durs, avec ses gestes. Et si elle le frappait pendant mon absence?

Les questions de l’entourage sont toujours difficiles.
« Tes parents viennent pour Noël? », « Comment ça se fait qu’ils n’ont pas encore vu Oscar? », « Ah vous avez annulé votre voyage en France, oh ta mère doit être si triste! », « Mais quand viennent-ils alors? ».
À force de répondre vaguement « je ne sais pas » et de changer de sujet, le Viking m’a demandé un soir si j’avais choisi une date avec eux. Je me suis effondrée et je lui ai tout déballé. Je lui ai avoué que je ne pouvais plus vivre bien avec la présence de mes parents dans ma vie, si géographiquement lointaine soit-elle.

Il m’a soutenue sur toute la ligne.
Grâce à son aide, sa confiance, sa capacité à m’écouter, et son amour inconditionnel, j’ai pu franchir le cap de la rupture. J’ai écrit une longue lettre à mes parents, qu’il est allé poster avec moi. J’ai sevré tout lien virtuel qui nous unissais. Et j’ai commencé à pouvoir enfin respirer.

Et maintenant? Comment se construire en tant qu’adulte, personne à part entière, femme, mère, épouse, amie, lorsqu’on a été victime de violences familiales?
Je parlerai de la lettre, de ses suites ainsi que des suites de la rupture dans un article à venir.

Vous pouvez retrouver le 1er post, « Méchante », où je décris mon enfance, ici.  

3 commentaires sur « Quand plus rien d’autre n’est possible »

  1. Je découvre ce texte, et du coup un contexte dans ta vie que je ne connaissais pas.
    Tu as eu un courage admirable à tenir bon comme ça, et à rompre ce lien. Certains n’y arrivent malheureusement jamais, et le payent toute leur vie.
    Tu as ta famille à toi maintenant, que tu peux construire, même si j’imagine que cela a du impliquer une part de deuil des grands parents bienveillants qu’Oscar n’aura finalement jamais… car ils n’existent pas :(
    En tout cas, tu ne ressemble en rien à ta mère dans ta relation avec ton fils. Ni à ton père.

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  2. Bien.
    Et maintenant ? et bien, tu continue.
    Tu en as et la force et le courage. Bravo.
    Il me semble que tu as tracé ta route, et elle est belle.
    Elle est peut-être cahoteuse et un peu tordue, au depart – hé ? c’est une rude montagne à grimper… Mais une fois en haut, tu seras émerveillée.
    Émerveillée, je le suis, moi, par ta capacité à raconter en t’arrachant des morceaux de chair vive. Si tu me dis encore une fois que tu n’es pas sûre d’être un écrivain, je te .. bon, ok, je te rien, mais tu m’entendras !

    Aimé par 1 personne

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