Méchante

C’est l’histoire d’Aurélie.
Quand Aurélie était enfant, il y avait chez elle des violences incroyables. Des violences physiques, mais aussi des violences psychologiques. Aurélie était frappée dès qu’elle manifestait sa personnalité propre, dès qu’elle ne se comportait pas comme sa mère l’avait décidé. Un verre cassé? Des coups. Et elle était traitée de maladroite, d’incapable, elle n’était pas digne de confiance. Elle l’avait fait exprès, c’était certain.
Un contrôle auquel elle n’avait pas obtenu 10/10? Aurélie était humiliée: elle n’allait jamais rien faire sa vie, elle serait « bête », les autres allaient « la dépasser » et « être meilleurs ». Mais la dépasser en quoi?

La mère d’Aurélie ne supportait pas l’idée que celle-ci ait des amies filles. Elle la forçait à lui dire que c’était elle, sa meilleure amie. Elle intervenait toujours dans les querelles d’enfant, rabaissant non seulement les amies d’Aurélie mais aussi Aurélie elle-même: elle n’avait pas le droit d’être une personne à part entière et surtout pas d’être capable de quoi que ce soit seule. Sa mère régissait sa vie et Aurélie se devait d’agir comme elle l’avait décidé. Elle devait réussir parce que sa mère l’avait décidé, et parce que sa mère l’y avait aidé. Sa mère répétait « je suis mère au foyer parce que sinon, sans moi, vous seriez nuls à l’école ». Aurélie était un pantin à qui on avait ôté toute possibilité d’avoir de la confiance en elle.

Aurélie devait être un modèle de perfection scolaire. Chaque soir, sa mère l’asseyait et exigeait de connaitre les notes de ses amies. Aurélie se faisait houspiller si elle n’avait pas obtenu la meilleure note de sa classe, et surtout si sa meilleure amie Aude avait obtenu un score supérieur. S’en suivait un long cours magistral sur la façon dont elle allait « sévir » et « serrer la vis », afin que ça ne se reproduise plus. Aurélie devait apprendre ses leçons devant sa mère et les réciter encore et encore. Elle avait tellement bien imprimé cette façon de faire que, plus tard, elle était incapable de se dire qu’elle savait quelque chose si elle ne l’avait pas prouvé dix ou vingt fois. Elle était souvent incapable de se dire qu’elle savait ou savait faire quoi que ce soit, d’ailleurs.
Aurélie avait appris à mentir. Un enfant qui ment, c’est un enfant qui a peur de ses parents. Elle inventait à Aude des notes plus basses, elle égalisait le tout. Ça lui évitait d’entendre encore « je vais t’en coller une » et « vous n’avez pas assez de fessées ».

Dès lors qu’Aurélie ne donnait pas satisfaction à sa mère, elle était appelée « méchante ».
Méchante, égoïste, égocentrique. Tellement méchante. Pendant presque trente ans, elle a été cette « méchante ».

Aurélie et son petit frère ont trois ans d’écart.
Dès qu’ils faisaient un peu trop de bruit en jouant, dès qu’ils se querellaient comme toute fratrie le fait, ils étaient frappés. Mais c’était de leur faute, disait leur mère, « vous m’avez encore poussée à bout ». La mère d’Aurélie les poursuivaient dans l’appartement. Parfois, elle frappait avec sa main, mais d’autres fois elle utilisait une cuillère en bois de cuisine. « J’ai trop mal à la main, sinon », disait-elle. Elle ne frappait jamais au visage, mais plutôt aux fesses. Elle les attrapait par les bras pour les secouer.
Aurélie se souvient encore de courir pour se réfugier quelque part, ses bras protégeant ce qu’elle pouvait — étonnamment, sa tête, bien qu’elle savait qu’elle n’allait pas y recevoir de coup. Peut-être pour ne pas voir le visage de sa mère, en rage, rouge et hurlant.
Aurélie se souvient avoir tellement supplié « non, pas la cuillère en bois », tout en se pliant en quatre pour éviter les coups. Arrachée au coin de sa chambre par sa mère, trainée par le bras, tournée afin de montrer ces fesses que sa mère frappait, elle se souvient pleurer et encore pleurer.
« Arrête de pleurer où je t’en redonne une », « je vais t’en coller une si forte que le mur va t’en redonner une autre », « si tu pleures, je te frappe plus fort, pour que tu aies une vraie raison de pleurer », « oh arrête tes simagrées, ça ne t’a pas fait mal! », « tu n’es pas belle quand tu pleures », « il n’y a que comme ça que vous comprenez », « vous êtes si méchants », « ah, qu’est-ce que vous êtes chiants, vous méritez les coups ».

Le frère d’Aurélie, lui, riait lorsque la cuillère en bois venait s’écraser contre son derrière. Leur mère, pensant ainsi qu’il ne la prenait pas au sérieux, frappait plus fort. Ce n’est pas qu’il ne ressentait pas les coups ou qu’il n’avait pas mal: il se protégeait psychologiquement en régissant ainsi. Comment pouvait-il continuer à vivre normalement s’il s’avouait que sa mère était violente envers lui? Il était préférable qu’il se convainque qu’il n’avait pas mal, qu’il ne ressentait rien. Aujourd’hui adulte, le frère d’Aurélie souffre d’addiction. Une façon d’échapper aux blessures d’enfance.

Jusqu’à l’âge adulte, la mère d’Aurélie a usé de violences physiques envers elle. La dernière fois qu’elle a levé la main sur Aurélie, cette dernière avait 24 ans. Aurélie est parvenue à l’arrêter, cette-fois là. Mais les violences psychologiques ont continué, jusqu’à ce qu’Aurélie décide de rompre avec ses parents.

*****

Aurélie, c’est moi, vous l’avez compris.
J’ai d’abord pensé que raconter tout ceci à la troisième personne serait plus facile, mais il n’en est rien. Au contraire, ça enlève une part d’authenticité à mon vécu. Non, ça ne me protège pas. Me protéger de quoi? Le passé n’est pas modifiable.
Franchir le cap d’en parler, c’est passer outre la honte. Pourquoi devrais-je avoir honte d’avoir été victime de violences? Et pourtant, j’ai longtemps ressenti cette culpabilité.

Raconter. C’est affirmer et accepter ce qu’il s’est passé, afin de pouvoir commencer un chemin de guérison. Continuer à vivre avec ce passé, apprendre de lui. C’est dire enfin que oui, c’est mon histoire et non, ce n’était pas de ma faute. C’est montrer qu’il est possible de sortir de ce schéma, qu’on peut se construire malgré la violence.
Pour que d’autres victimes franchissent ce cap et se libèrent. Pour mon fils, qui mérite mieux qu’une mère qui porte en elle les cicatrices de son passé.

 

Ceci est le début de plusieurs récits qui se situent autour de la guérison après avoir grandi dans la violence. Je pourrais narrer ici tout d’un coup; ce serait très long et très lourd, c’est pourquoi j’ai choisi de découper mon histoire.
Pour les articles protégés par mot de passe, il vous suffit de m’envoyer un email ou de laisser un commentaire quelque part. 

19 commentaires sur « Méchante »

  1. Coucou !! Je suis ton blog depuis un petit bout de temps. Je l’ai découvert via le blog Une Bretonne en Amérique. Je viens de découvrir cet article, et je dois dire qu’il faut énormément de courage et de recul pour pouvoir raconter ses blessures. Il n’y a rien de plus libérateur que l’écriture. Moi aussi ça m’aide bien. J’ai connu aussi ce genre de violence. Je dois faire un gros travail sur moi pour ne pas reproduire ce genre de schéma. Si tu le veux bien j’aimerais pouvoir lire tes autres articles sur le sujet ?
    Je te dis bravo pour tout ce chemin parcouru !!

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    1. Merci pour ce petit mot! C’est vrai qu’il faut beaucoup travailler sur soi, en tant que parent (ou même en temps que couple) pour ne pas faire pareil. Je t’envoie le mot de passe par email.

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  2. Bonjour. Serait-ce possible d’avoir accès aux autres messages ? Je ne sais même plus comment je suis arrivée sur ce blog, mais j’ai commencé à lire d’une traite les différents messages et, autant j’ai aimé la description de ta vie de jeune maman d’un p’tit citron dans le Vermont, autant je suis touchée par ce message là en particulier… Je n’ai pas connu la violence physique comme tu as pu la connaitre, mais je connais le caractère insidieux et dévastateur de certains actes, certaines paroles… Je trouve ça très chouette que tu puisses mettre des mots dessus et que tu traces ton bout de chemin à toi, sans pour autant nier le passé, mais en l’intégrant et en faisant une force. J’espère ne pas avoir été maladroite dans mes propos. Bonne chance pour la suite en tout cas :)

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  3. Bonjour
    Je suis votre blog depuis un moment, il semble qu’il faille un mot de passe pour accéder à certains articles. Acceptez -vous de me le transmettre ?

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  4. Ton histoire m’a beaucoup émue. Je lis ton blog depuis plusieurs mois mais avant aujourd’hui je n’avais encore jamais laissé de commentaire. Au mois de décembre tu avais écrit un article sur le père Noël, il m’avait beaucoup plu (c’est tellement agréable à l’heure actuelle d’être confronté à des idées différentes des nôtres mais si bien argumentées!). Il m’avait tellement plu que j’en avait parlé à ma maman. Après avoir lu ton article elle m’a dit « on dirait que c’était une enfant violentée pour avoir si peur et être si angoissée petite face au père Noël… » (je précise que ma Maman n’est pas psy). Apparemment elle avait perçu dans ton article le malaise que tu ressentais petite…
    J’ai une question concernant ton article sur le père Noël, est-ce que tu as la même opinion concernant la petite souris (ou fée des dents) et les cloches et lapins qui apportent des cadeaux à Pâques? 
Tu es courageuse de partager ton histoire « publiquement » et je suis persuadée que ça peut aider certaines personnes ayant vécu le même type d’enfance que toi…
    J’ai vu qu’à présent tes articles étaient sous mot de passe, pourrais-je l’avoir si ça ne te dérange pas? D’avance merci

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    1. Merci Estelle de laisser un message! (je t’envoie le mot de passe pour le post suivant sur l’email avec lequel tu as mis le commentaire — en fait j’ai juste un mis un mot de passe sur le post suivant parce que j’ai reçu suite au premier post un message avec d’horribles insultes)
      J’avoue que je n’ai pas encore réfléchi à la petite souris; petite j’y ai cru et je ne me souviens pas avoir eu peur, pareil pour Pâques mais là j’ai toujours su que le lapin et les cloches n’étaient pas vrais. Il n’y avait pas dans ma famille le même engouement que pour Noël. Pâques est une fête importante pour les catholiques, or j’ai été élevée protestante, je pense que c’est pour ça.
      Je trouve ça intéressant que ta mère ait su décrypter mon post! C’est une femme attentive aux signaux, on dirait :-)

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  5. coucou,
    je dois dire que ce texte m’a beaucoup émue, et écrire j’imagine que ça te permet d’évacuer tout ça, moi en tout cas ça m’a aidée (je n’ai pas vécu de violences comme tu as pu le vivre) mais un abandon de ma mère quand j’avais 7 ans, j’ai eu un papa aimant mais (dépressif) un peu dépassé parfois par les événements …..
    j’ai lu plus haut que tu acceptais nos commentaires et du coup je supposes aussi nos questions ..
    est ce que décidé d’avoir ta propre famille (enfant ..)t’as fait posé beaucoup de questions sur ta manière de l’élever..?n’as tu pas eu peur ou des craintes ?..
    tu as coupé court a tout ça plutôt tard finalement, 6 ans c’est ça ? comment as tu fais pour continuer a avoir des contacts avec cette mère qui te faisait tant de mal ?
    En tout cas je te félicite car ça n’est pas toujours facile d’avouer parfois l’inavouable, d’affronter son passé…
    J’ai vu que tu avais mis la suite sous mot de passe, si tu le veux bien pourrais-je l’avoir ?..

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    1. Oui j’accepte les questions :-)
      Pour avoir ma propre famille, le chemin a été super long dans ma tête parce que j’avais très peur d’être une mère horrible et de reproduire ce qu’il m’est arrivé. J’ai encore peur et j’aurais toujours peur je pense, mais mon mari (qui n’a pas du tout été élevé de la même façon) est là pour me dire « stop, tu exagères » au cas où. Sinon, je m’informe énormément sur le développement du cerveau de l’enfant et je lis tout ce que je trouve à propos de la parentalité positive. Je me surveille constamment pour vérifier que ce que je fais ou dis est par choix et non pas par réflexe.
      J’essaie de réinscrire dans mon cerveau un modèle parental de choix, vu que celui qui m’a été donné n’est pas acceptable pour moi.

      La coupure définitive est toute récente, ça fait à peine un mois. Ce n’était pas une décision facile malgré tout, et souvent je me dis encore « est-ce que j’ai bien fait? ». C’est tellement mal accepté par la société.
      Mais je sais que j’ai bien fait, parce que sinon je ne pouvais pas continuer sans tomber dans une dépression.
      Ça fait 7 ans que je vis hors de France donc la distance aide vraiment, mais ma mère m’envoyait des messages avec n’importe quel prétexte tous les jours, plusieurs fois par jour… souvent je laissais passer quelques jours avant de répondre à ses « questions », brièvement. C’est fou comme on se sent obligés de répondre à un petit téléphone qui sonne! Mais le déni, c’est ce qui m’a permis de continuer d’être en contact avec ma mère tant d’années. Puis il y a quelques mois, le déni s’est transformé en colère. Donc quand elle me parlait, je lui parlais sèchement, froidement, je l’envoyais balader. Et je ne faisais que penser à tout ce qu’elle m’a fait. J’étais comme dans une cocotte minute, et j’avais tellement peur pour mon fils.
      Je t’envoie le mot de passe par email!

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  6. C’est du courage de publier son histoire, je te félicite donc.
    Je trouve ce début d’histoire triste et je suis curieuse de savoir ce qui s’est passé ensuite car de ce que je déduis de tes articles, je trouve que tu as très bien évolué et que tu ne t’es pas laissée « bouffée » par ce que t’ont dit/fait tes parents.

    J’ai vu la publication d’un nouvel article pour lequel il faut un mot de passe. Est-ce que je peux l’avoir ? J’aimerais beaucoup lire la suite.

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  7. parait qu’on me surnommait « grain de sel » quand j’etais petite (je m’en souviens pas, mais SI c’est vrai c’est toujours mieux trouvé que « chiasse »), alors je me sens visée par ton invitation aux commentaires : D J’arrête la pour le 3615mylife (vanne de vieux), sinon je suis encore la demain. j’admire la façon dont t’arrive à raconter ça simplement ET justement, Le reste en privé…

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  8. Premier jet, immediate réaction après lecture : fuir cette relation corrosive.
    Et tu l’as fait. Ouf.

    Maintenant, reconstruire. Te reconstruire. Il n’y a que 6 ans entre la dernière tentative de violence contre toi-24-ans , et toi aujourd’hui-maman du Citron. C’est très proche dans le temps et à la fois très éloigné dans l’émotion.
    Ici, Le Viking intervient.
    Et le Citron.
    Et l’écriture.
    Re-ouf : te voilà en de bonnes mains : on dirait que tu es protégée ( je dirais bien un ange ? ). Mais ca ne doit pas etre facile tous les jours.

    Question : parviens-tu à faire la difference entre les petites impatiences et mouvements d’humeurs normaux – et la violence sous-terraine ?

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    1. Sur moi? Oui. Je me souviens de la dernière fois où j’ai eu une réaction violente, c’était en 2013, pendant mon divorce: j’ai jeté le bocal du poisson rouge au sol du salon (le poisson a survécu, je le précise, mais ça ne me pardonne pas cet acte).
      Ce qui est difficile c’est que je ne supporte pas de voir la violence sortir de quelqu’un d’autre. Si le Viking s’énerve parce que quelque chose est tombé dans la cuisine ou qu’il a encore un email difficile d’un parent d’élève, et qu’il réagit un peu trop vocalement, je suis pétrifiée.
      Avant de vivre à un océan de distance, cela dit, j’avais moi aussi des accès de colère violente.

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    2. Il y a encore certains automatismes: là par exemple, je mange une tartine et j’ai fait tombé un bout, j’entends dans ma tête « ah, tu es un PORC, tu ne sais pas manger proprement hein ». Ce qui est bien, c’est que je ne l’entends plus dans le sens où ça me met hors de moi, mais dans le sens où JE SAIS que les enfants ne font pas exprès de faire tomber des trucs (personne ne se dit « tiens, je vais essayer de renverser mon cacao ce matin »). Mon cerveau m’envoie le signal qui dit « on t’a dit ça, ça t’a perturbée, tu ne le diras pas ».

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      1. Entre laisser tout faire à l’enfant et le rabrouer pour le plus petit manquement, il y a une autre attitude qui consiste à expliquer le soin, la propreté, le nettoyage, etc.. Tu apprendras au fur et à mesure

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    1. Oui absolument!
      Les commentaires qui seraient haineux évidemment ne seront pas publiés, mais je ne pense pas que ça soit ton cas.
      Il y a cependant des personnes (elles aussi victimes de violences) qui, parce qu’encore dans le déni, peuvent entrer dans la mauvaise foi de l’agresseur et donc prendre son parti. Si c’était le cas, je ferais de mon mieux pour donner des pistes d’explication quant à pourquoi je ne les autorise pas à défendre mes parents.

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