Ce monde que je veux te donner

Treize décembre 2015. Là, dans la salle de bain, fébrile, je fais ce test. Égoïstement. Ton père attend dans le salon, il fait les cent pas. En quelques secondes, je sais, et je crie. Tu es déjà là, lové tout au fond de moi.

Je t’écris pour m’excuser, mon amour.
Je t’ai gardé au chaud, patiemment attendu, choyé, aimé, sans penser à l’après. Je t’ai emmené partout avec moi, protégé, cocooné, sans penser au reste du monde. Je n’ai pas voulu voir l’horreur dans laquelle tu allais arriver, toi qui n’avais rien demandé.

Je te présente mes excuses, mon amour, parce que je n’ai pas été capable de préparer un monde meilleur pour t’accueillir.
J’ai fait ce que j’ai pu, crois-moi. J’ai parlé, j’ai lu, j’ai argumenté. J’ai porté les tee-shirts, j’ai mis les autocollants sur ma voiture, je suis allée aux rallies. J’ai fait des dons, moi qui ne vote même pas.
J’ai cru. J’ai cru fort même, que nos acquis ne pouvaient pas basculer. Et puis j’ai eu peur. Je t’ai habillé tout en bleu, du pyjama à la couche. Un voeu pieu, une promesse dans le vent. Un jour je t’expliquerai le sens de l’expression « faire pipi dans un violon ».

Je veux m’excuser, mon amour, pour ce pays et ses idées.
Longtemps j’ai dit que ce n’était pas le mien. Mais c’est le tien, il fait ainsi partie de moi. Si tu savais comme je me sens responsable. Je regarde en arrière, je me dis que j’aurais pu faire plus. Que j’aurais dû. Il ne ressemble pas au monde que je veux te donner.

Dans ce monde-là, les humains sont de toutes les couleurs.
Dans ce monde que je veux te donner, on peut porter la kippa, une jupe, et faire ramadan sans avoir peur. Les femmes, les hommes, les enfants vont et viennent. Il n’y a pas de mur, pas de frontière. Ils se parlent avec bienveillance, ils ne se crachent pas au visage, ils mangent à leur faim. Dans ce monde que je veux te donner, mon amour, il n’y a pas de guerre, pas d’arme nucléaire, pas de ciel gris de pollution. L’éducation est une priorité, il ne faut surtout pas répéter les erreurs du passé. Dans ce monde, amour de ma vie, tu es libre et tu n’as pas besoin de te battre.

Je m’excuse, mon amour, de ne pas pouvoir te donner ce monde-là.
Mais je peux te promettre, mon amour, que la douleur dans mon âme ce matin, je vais la transformer. Non, on ne va pas te laisser comme ça, dans ce monde-ci, sans rien faire.
Pour que tu n’aies pas à te battre, mon amour, c’est ton père et moi qui le feront.

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il n’y a personne que j’aime autant que toi, là, dans ta petite couche bleue.

7 commentaires sur « Ce monde que je veux te donner »

  1. Bonjour ,
    Je ne laisse habituellement jamais de commentaires, je suis une lectrice de l’ombre Qui vient de passer le cap des 30 ans😄
    Mais ce poème m’a tellement touchée …j’ai moi même une petite fille de 2 ans, elya, et je suis tellement abasourdie par ce qui arrive, tellement en colère par l’absurdité des gens qui suivent et encouragent ce genre d’idées…
    Aujourd’hui mon devoir et ceux de tous parents sera d’inculquer à nos enfants l’altruisme, l’envie de partager , de vivre ensemble ..
    j’ai un peu peur du dénouement des élections chez nous en france en 2017…quand je vois le discours de certaines personnes de mon entourage..mais je continuerai à me battre à mon échelle, aussi petite soit elle….
    En tout cas merci pour ce texte aussi beau que réaliste …

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    1. Je suis ravie de faire ta connaissance Emmanuelle! (et Elya, quel joli prénom!)
      Je suis tout à faire d’accord avec toi: l’altruisme est certainement le plus beau cadeau qu’on puisse faire à nos enfants ces jours-ci. Je croise les doigts pour vous en France, car depuis hier, un certain parti se gausse bien.

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  2. il ne va rien arriver, rien du tout ; il va y avoir des gens qui parleront, et, oui, je sais : ce ne seront pas exactement les mots que tu voudrais entendre, Mais ton enfant est trop petit pour les comprendre, tant mieux : il est d’autant plus préservé ; quand il sera en age d’aller plus loin que les mots, tout aura changé une fois, deux fois, dix fois. L »arrivér d’un régime nouveau ne peut faire peur qu’à ceux qui n’ont pas compris que rien, jamais, nulle part, n’est immuable.

    Il y a actuellement un délire de peur qui me laisse pantoise : d’où venu, et à quelles fins ? nous le saurons, si nous prenons le recul nécessaire.

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    1. Puisque tu n’es ni voyante ni conseillère politique à la Maison Blanche (ni Dieu), tu ne peux affirmer qu’il n’arrivera rien.

      Les mots sont une choses, mais s’il n’y avait que les mots… Les enfants sont des éponges à émotions. Ils sentent et ressentent tout, ils sont incapables de faire le tri. Bien avant qu’il sache s’exprimer correctement, mon fils fera face au monde et à ses règles. Lui, en tant que personne blanche de sexe masculin, aura certainement bien moins de problèmes que ses amis mexicains, noirs, filles, gays, et j’en passe. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas s’en inquiéter. Car c’est ça, au fond, cette élection: sous couvert de dire « le système est cassé et il faut mettre à la barre du pays quelqu’un qui va secouer les choses », ce sont en réalité les blancs, et surtout les hommes, qui affirment là que leurs privilèges de blancs ont plus d’importance que le bien-être des autres. Je ne veux pas élever mon fils pour qu’il pense ainsi.

      Il est difficile de croire que des millions de gens, intelligents, qui disent ne pas aimer ce que le nouveau président dit à propos des femmes, des immigrants, des musulmans, qui disent ne pas aimer son tempérament et certaines de ses idées, aient choisi d’élire malgré tout quelqu’un qui admire les dictateurs et fait des colères comme un petit enfant gâté. Ils savent au fond d’eux que quelqu’un comme ça peut faire beaucoup de mal à l’Amérique. Mais visiblement, ces gens, ces hommes blancs, ne veulent pas que leur petite vie bien confortable d’homme blanc change, ils ne veulent pas ne plus être la majorité. Mais je crois qu’ils oublient que ce qui fait l’Amérique, c’est la diversité. Ils oublient que ça fait bien longtemps que l’homme blanc chrétien n’est plus la majorité dans le pays. Ils oublient que chaque américain est ici parce que l’un de ses ancêtres est venu d’ailleurs, de gré ou de force. Ils oublient que ce qui définit l’Amérique aujourd’hui ce n’est pas son passé, mais sa capacité à accepter tous les nouveaux venus.
      Pour moi comme pour tous les autres qui ont cette peur que tu ne comprends pas, l’Amérique représente la chance d’avoir parmi nous des millions de personnes différentes, des gays, des noirs, des latinos, des femmes, des musulmans, qui viennent d’ailleurs et qui peuvent témoigner d’un traitement bien plus pire que celui qui pourrait arriver aux hommes blancs de ce pays lorsqu’ils ne sont plus majoritaires et qu’ils doivent partager. Cette élection, malheureusement, est la preuve que ces hommes blancs préfèrent détruire tout pour tout le monde plutôt que de partager: c’est ça qui est grave et qui entraine cette peur que tu ne comprends pas. C’est une élection qui dit que les non-blancs, les non-hétérosexuels, (et les femmes dans une mesure un peu moindre) sont en train d’avoir trop de droits et qu’il ne faut pas laisser ce phénomène arriver. Ces électeurs n’ont pas compris que donner des droits à d’autres ne leur en enlèvent pas à eux, et c’est pour cette cause que je veux me battre. Il est hors de question que mon enfant trouve cela normal!

      Si tu relis bien ce texte, cependant, tu verras que ce que je décris là n’est pas un scénario utopique catastrophique, mais bel et bien le monde actuel. Tout ce dont je parle est déjà présent, malheureusement, et cette élection va l’exagérer. Or, comme beaucoup, je souhaitais une amélioration et non l’inverse…

      Si pour toi, aller vers un monde où chacun n’a pas les mêmes droits ce n’est pas grave, et bien tant mieux pour toi, tu n’as pas à avoir peur et à t’inquiéter, tu es au bon endroit. Mais pour moi, un monde dans lequel certains sont punis à cause de leur couleur de peau, leur sexe, leur orientation sexuelle, leurs choix de santé, c’est grave. Pour moi, un monde qui écologiquement se porte mal qu’on continue de détruire, c’est grave. Pour moi, des familles qu’on sépare, et un monde qu’on emmure, c’est grave. Et ça, ça m’est propre et en disant qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur, tu tentes de l’invalider… ça reflète bien l’état d’esprit dont je parle plus haut.

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  3. Un poème magnifique, vraiment. J’imagine très bien ce que tu ressens et pourquoi tu le ressens. Le monde a tremblé et s’est arrêté en voyant les résultats. J’espère au fond de moi que les conséquences ne vont pas être désastreuses, ou au moins minimes.
    J’espère que tout ira bien pour vous quoi qu’il arrive <3

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