Existence

Mon grand-père est mort hier matin. Il s’appelait Othon, je l’appelais Pépé.
Il avait 96 ans, une épouse de 9 ans sa cadette, 5 enfants, 6 petit-enfants, et un arrière petit-enfant trois quart. Il a fait la guerre, il a été prisonnier en Russie ou en Allemagne, je ne sais plus, il y a perdu des amis, il s’en est échappé. Toute sa vie, il a gardé le portefeuille de son frère resté là-bas, dans les années 40, comme le trésor qui lui rappelait l’espoir d’être en vie et l’interdiction d’oublier ces horreurs.

Il a été coiffeur, mineur, et footballeur amateur. Il avait des ciseaux, dans un tiroir, qui étaient spéciaux et auxquels on avait pas le droit de toucher. Il a coupé la frange de ma mère de façon catastrophique quand elle était enfant, il a survécu à un grave accident de voiture, et il m’a appris qu’on ne peut pas s’endormir facilement si on a froid aux pieds. Il aimait jouer aux cartes, regarder le foot, et planter des haricots dans son jardin. Il aimait lire le journal le matin et se raser devant la fenêtre du salon.

Ce n’était pas un homme facile. Il était sourd et plutôt despotique, il aimait donner des ordres, surtout aux femmes et encore plus à la sienne, et se plaindre de la nourriture. Il refusait de porter ses appareils auditifs, le monde l’emmerdait à parler si fort. Il buvait de la bière comme on boit de l’eau et aimait les gâteaux. Il nommait les asiatiques en disant « les jaunes » et il aimait les américains, sans doute à cause du débarquement. Il n’avait pas de tact. S’il demandait quelque chose, c’était souvent une exigence, et il fallait s’y plier, au risque de se faire houspiller. Un homme de son âge et de sa génération, on lui passait presque tout. Ça avait le don de me faire enrager.

Il avait de très grandes oreilles, avec un lobe pendant que j’aimais tripoter déjà toute petite. Parce qu’il était devenu difficile d’avoir une conversation avec lui, c’est là sans doute le geste, symbolique de notre relation, qui me manquera le plus.

IMG_8786J’ai pris ce cliché flou de lui le 11 novembre 2013. Il détestait être pris en photo. Je lui avais offert ce pull, qu’il ne mettait jamais. Trop gros, trop chaud, il le grattait. Je crois me souvenir que ma grand-mère l’y avait obligé parce que j’étais en visite en France, en route vers l’Afrique.

Je ne l’ai pas vu dépérir, ces derniers mois.
Je choisis de garder le souvenir de lui fuyant mes photos, tournant la tête, se cachant le visage. Racontant, en riant, comment ma grand-mère lui avait mangé la phalange qu’il a en réalité perdu dans un accident minier.
Je choisis de penser à la fin des souffrances plutôt qu’à la perte. À sa vie plutôt qu’à sa mort. Cette existence, à présent figée dans le temps et dans nos mémoires.
Othon, 31 mars 1920 – 7 juillet 2016.

 

3 commentaires sur « Existence »

  1. les oreilles et les phalanges lol (il en avait 2 en moins non?) et le foot et la belote, dans les cris…
    avec ma soeur ils nous emmenait en foret, ou il nous racontait la guerre, les grenades, les pieges, les abris et les marques sur les arbres. et ses amis d’infortune. ensuite on avait un gros sachet de chewing gum au chalet des amis de la nature dont les verts était « gagnants », et rapportaient un nouveau petit tas de chewing gum …
    et la frange (mode 1930′), on y a eu droit aussi :D

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  2. En 2013, à la date de la photo, il avait donc 93 ans : et bien, on lui donnerais a peine 73 ans, 75, 77.. ? mais pas 93 – et ce pull lui allait très bien, en plus. Tu ne l’oubliera pas.

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