La bourde

En général, je me contrôle assez bien.
Si un truc m’agace beaucoup, j’ai les capacités mentales de me contenir, de faire avec, d’attendre de pouvoir filer sur facebook pour parler avec une copine, ou de rentrer chez moi le soir et de le raconter au Viking. Faut dire que j’ai des ami(e)s géniaux, et que le Viking est une bonne oreille: y’a toujours quelqu’un pour compatir.

En général, je pense avant de parler, et j’arrive à m’adapter à la situation: je ne dispense pas de méchancetés gratuites, j’essaie d’être bien élevée même si j’ai très envie de pourrir quelqu’un là, sur le moment.
En général.
C’était avant que je doive me rendre à une réunion du district.

Un mercredi sur quatre, le lycée, la primaire, ou mon établissement organise la réunion qui regroupe tous les profs de langue de notre « académie », allant de la maternelle à la terminale. Jusque là tout va bien, je sais où se trouve le lycée, je connais la prof dont on va occuper la salle, il fait beau les oiseaux chantent, et en prime j’arrive à l’heure. Oui bon, cinq minutes en retard parce que le parking du lycée, c’est un peu Disneyland aux alentours de Noël. Du coup, j’ai resquillé comme une ado et je me suis garée sur le parking des élèves (on peut conduire à 15 ans et demi ici — oui ça fout les boules, on est d’accord), faisant le créneau le plus pourrave du monde, c’est-à-dire que l’arrière de ma voiture était carrément dans le buisson. Mais au moins, on allait pas me mettre une prune, je passais laaargement pour une ado.

Pendant la réunion, on se divise par langue. Les deux profs de français de la maternelle et du primaire me rejoignent, ma collège de sixième était déjà là à côté de moi, et le lycée s’ajoute. Voilà que débarque le Surintendant, le grand chef de tous les profs de l’académie, un homme on ne peut plus bizarre qui est persuadé depuis deux ans que je suis originaire d’Afrique du Sud et me demande régulièrement pourquoi je n’ai pas d’accent. C’est lui qui embauche (et vire) les profs, donc à chaque fois, au lieu de m’énerver, je lui répète calmement que non je viens de France, et oui j’ai enseigné en Afrique de l’OUEST. Il s’assied avec nous, on commence à parler de tout ce qui a trait à l’enseignement du français, et là je décide d’en remettre une couche avec mon (infâme) idée de mélanger les élèves en fonction de leurs capacités — et non de les limiter à cause de leur âge. On aurait ainsi un programme qui roule sur trois ans, au lieu de refaire la même chose chaque année et d’avoir des élèves qui se font chier car ils ont un parent québécois, ou des élèves qui sont à la ramasse car ils viennent d’arriver dans l’académie en 8ème et n’ont pas fait de français les deux années précédentes (puisque l’éducation publique n’est pas nationalisée ici, chaque district fait sa propre salade, il n’y a pas de cohésion).

Soudain, comme argument, je dis, « Mais vous savez, je vois déjà des différences entre les élèves qui viennent de l’école primaire X et ceux qui viennent de l’école primaire Y. » S’en suit un grand silence, que j’aurais du prendre comme signe qu’il fallait que je me la ferme, puis tout le monde commence à parler en même temps pour me dire « noooon, et sans doute ça vient d’ailleurs, ces différences que tu remarques, et bla bla bla, ce n’est pas l’école qui fait que … » Mais je n’en démords pas, convaincue d’avoir raison. Je poursuis, « Mais siiiiii, ceux de l’école X sont meilleurs! »
Le Surintendant s’empresse de dire « Mais… que voulez-vous dire? », et qu’ai-je fait? J’ai continué à déblatérer, évidemment, alors que la prof de l’école Y, à ma gauche, n’est pas malentendante et est déjà sous le coup d’un énorme stress car elle perd son emploi à la rentrée prochaine — tout le programme est remplacé par l’espagnol. Le pire? Je me suis entendue dire tout ça, je me suis rendue compte que c’était loin d’être cool, mais je n’ai pas réussi à m’arrêter! Les mots sortaient de ma bouche sans que je ne puisse les freiner. J’avais comme une déconnexion ponctuelle cerveau-cordes vocales. Mon fameux message interne, je cite « Aurore, p*tain, tais-toi », n’a pas fonctionné.

J’ai tenté de me rattraper en disant que c’est logique puisque les élèves de l’école X font un an de plus de français … mais ça ne sera vrai qu’à partir de la rentrée prochaine! Après ça, j’ai fini par dire que, si ça se trouve, en fait, je ne sais pas qui sont les enfants qui arrivent de l’école X et ceux qui viennent de l’école Y, à quoi les autres profs se sont empressés de hocher la tête en disant « oui oui oui, je pense que c’est ça ». Du coup, ma collègue qui enseigne à l’école que j’accusais d’être moins bonne est sortie de la salle, le Surintendant l’a suivie, et moi je suis sans doute passée pour la locutrice native élitiste. On n’aurait même pas pu prendre ça pour un moment d’égarement, car à la fin je n’étais pas du tout gênée, je continuais avec mes excuses à deux balles sans ciller ni bafouiller, bref j’étais à fond dedans. Et pas politiquement correcte le moins du monde.
J’avais perdu tout filtre, et je n’étais même pas désolée!

Bref, si je perds mon emploi l’an prochain pour avoir descendue une collègue devant tout le monde, et surtout devant le grand manitou des profs, vous saurez pourquoi. Pour couronner le tout, j’adore cette collègue! Elle est hyper sympa, elle m’a super bien accueillie quand je suis arrivée dans l’académie, et voilà que je dis tout haut qu’elle est moins capable que les autres. C’est vrai que son français n’est pas gégé… que les élèves qui arrivent de chez elles font beaucoup de fautes… que d’autres collègues ont en déjà parlé devant moi… mais je n’aurais pas du le dire. Pas devant tout le monde en tout cas, et pas comme ça.
Mais une part de moi est malgré tout tiraillée: si personne n’en parle jamais, alors, n’est-on pas en train de desservir nos élèves?

Bon, il m’est arrivé un truc positif quand-même, ce mercredi-là: j’ai vu des anciens élèves en arrivant au lycée, et ils étaient tout contents de me voir.
Et aussi, j’ai décidé qu’à la prochaine réunion, je pratique le silence intense.

Un commentaire sur « La bourde »

  1. hou la .. En France, ca passerait peut-etre. Ici, j’ai comme une intuition que tu es allée a fond , et que tu t’es cassé la gueule en beauté.

    Reparable ? je ne crois pas. Mais tu peux essayer un ou deux trucs : une lettre d’excuse à la prof en question, une note d’excuse au grand Manitou, un article dans un hournal professionel expliquant calmement ton point de vue, sans nommer les profs ni l;es ecoles. Et d’autre part – quand meme, une note optimiste : cette prof a perdu cette classe, c’est qu’il y a une raison. Tu y es allée avec tes gros sabots, mais finalement, tu as enoncé des FAITS VERIDIQUES, tu es loin d’etre une hypocrite, ni une sotte . On ne peut t’en vouloir que d’une chose : c’est d’avoir MENTIONNE (nominativement) l’ecote en question – qui n’a qu’à faire son mea culpa et essayer par tous les moyens de rehausser son niveau scolaire.

    Voilà : je t’embrasse de connivence, parce que je sais de quoi il retourne, je suis, helas, coutumiere du fait : nous disons tout haut ce que les autres pensent tout bas – pour nous apercevoir, trop tard, que nous devenons ainsi les moutons à 5 pattes… but, who cares – tu as du bien t’amuser, en plus : vive ton inconscient ! (je n’ai pas dit « inconscience » , lol !)

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